L’Alliance de la mer
À l’époque, la dynastie Song régnait sur la plus grande partie de la Chine. Le nord était occupé par un peuple nomade d’Asie centrale, les Liao, auquel les Song payaient un tribut annuel.
Un nouveau royaume d’éleveurs nomades apparut en 1115 au nord-est du territoire des Liao. C’était celui des Jin, ancêtres des Mandchous. Les Song entrèrent en contact et firent alliance avec eux. Comme les négociateurs devaient traverser la mer Jaune pour contourner le territoire tenu par les Liao, on appela cet accord l’Alliance de la mer. Il s’agissait d’attaquer les Liao de deux côtés à la fois et de s’emparer de leur territoire — de récupérer la région de Pékin pour ce qui concernait les Song.
En 1120, les deux armées déclenchèrent simultanément leur offensive. Alors que les Jin pillaient Shangjing, la capitale des Liao, l’armée chinoise ne parvenait pas à percer la défense adverse et fut même mise en déroute par les débris de l’armée Liao. La faiblesse de l’armée des Song, la corruption et la bureaucratie de la cour impériale éclataient au grand jour. Finalement, les Jin s’emparèrent de la totalité du territoire des Liao qui s’enfuirent dans les steppes de l’est.

- L’empereur Huizong
L’empereur Huizong réclama alors le territoire censé lui revenir. Les Jin se montrèrent extrêmement généreux en le lui vendant pour trois-cent-mille ballots de soie et deux-cent-mille onces d’argent, ce qui était le montant du tribut que les Chinois versaient auparavant chaque année aux Liao.
Le premier siège de Kaifeng
En 1123, le général Zhang Jue, gouverneur de la province située juste à l’extérieur de la Grande muraille, près de Pékin, fit défection et rallia l’Empire. Bien qu’au service des Jin, c’était un Han, comme les Chinois. Huizong fut ravi et combla Zhang Jue d’honneurs. Il annexa sa province. Les Jin envoyèrent des soldats pour récupérer leur territoire, mais ils furent repoussés par les troupes de Zhang Jue.
L’empereur se mit alors à craindre des actions plus hostiles de la part de ses voisins du nord. Il fit décapiter Zhang Jue et envoya sa tête à Taizong, le souverain des Jin. Trop tard, car à l’automne 1125, ce dernier ordonnait une attaque générale contre la Chine.

- Guerrier Jin
Deux colonnes envahirent le territoire des Song. L’armée de l’Ouest fut tenue dès le début en échec devant les villes de Datong et Taiyuan et ne parvint pas à progresser. L’armée du Nord, au contraire, ne rencontra pas de résistance. Les généraux Song se rendaient et les villes étaient ouvertes dès que l’ennemi approchait. Dès février 1126, l’armée du Nord franchissait le fleuve Jaune. Pris de panique, l’empereur Huizong abdiqua en faveur de son fils de vingt-six ans, Qinzong, jusqu’alors chargé de surveiller l’Édification du Palais d’Automne Divin, puis il s’enfuit à la campagne avec son entourage.
L’armée du Nord encercla Kaifeng, la capitale des Song, alors la plus grande ville du monde, mais les cavaliers nomades ne pouvaient pas grand-chose contre les trois ceintures de murailles qui protégeaient la cité. Le jeune empereur envoya son demi-frère, Zhao Gou, dans le camp ennemi pour négocier la paix. Taizong ordonna de le garder en otage jusqu’au versement d’une rançon colossale, qui fut finalement acquittée. Pour faire bonne mesure, l’empereur Qinzong donna aussi aux Jin la ville de Taiyuan, en “cadeau de bonne volonté”. L’armée du Nord libéra alors Zhao Gou et entama son retrait.

- Qinzong : « Il est bien possible que les Jin ne reviennent jamais. »
La vie reprit aussitôt son cours normal à la cour. Des fêtes fastueuses étaient données chaque jour au Palais impérial. L’ex-empereur Huizong, revenu de sa cachette, participait aux réjouissances données désormais pas son fils.
Certains généraux n’étaient pas satisfaits. Ils demandaient le renforcement des troupes le long du fleuve Jaune. Lors d’une entrevue, l’empereur Qinzong rejeta leurs demandes en déclarant qu’il était bien possible que les Jin ne reviennent jamais. Ceux qui insistèrent furent mutés dans des garnisons éloignées et une bonne partie des troupes fut démobilisée.
Les tentatives de Me-Ti
L’un de ces généraux, Me-Ti, tenta de faire changer l’empereur d’avis en retournant son entourage. Il alla voir d’anciennes connaissances.
Le Maitre des Chœurs était un personnage influent, le chant ayant beaucoup d’importance dans la Chine des Song. Il avait peu de temps à consacrer à Me-Ti :
« Je travaille depuis quatre heures ce matin. Vous n’imaginez pas ce qu’il faut d’efforts pour être prêt chaque soir.
Il ajouta :
— Vos inquiétudes vous honorent et je réfléchirai à ce que vous dites de la menace des Jin. Cependant, vous devez admettre que notre Empire Céleste a déjà quelques milliers d’années d’existence, et que ce n’est pas la première fois qu’une personne inquiète sonne le gong d’alarme. Il en a toujours été ainsi, et ces craintes ont toujours été vaines. La meilleure preuve est que nous en discutons tranquillement. Cessez donc de vous tourmenter. »
Le Grand Chambellan ne l’invita même pas à s’assoir. Il laissa exploser sa colère :
« Comment osez-vous croire que vous, tout seul, auriez raison contre tous les conseillers de la cour ! Quelle prétention vous permet d’affirmer que vous êtes plus intelligent que tous les autres ? Heureusement que tout le monde n’est pas comme vous ! La guerre, la guerre, la guerre ! Pour vous, il n’y a que la guerre qui compte ! Heureusement que les gens, eux, savent profiter des plaisirs de la vie ! Vous avez été muté au Shanxi, la leçon ne vous a pas suffi ? »
Le Maitre des Paons s’inquiéta surtout des conséquences d’un nouveau conflit pour ses volatiles. « Pour ce qui est des questions militaires, je ne veux pas m’en mêler. Les soldats ne sont que des soudards. Partout où ils passent, viols, pillages, incendies ! Je n’ai rien à voir avec cela. Regardez le vieux général Shirakawa, c’est la coqueluche de la cour, on le considère comme un héros parce qu’il sait flatter les chevaux à l’encolure. Pourtant, il a perdu toutes les batailles et il a ravagé son propre pays. Alors, cela ne m’intéresse pas et je vous prie de ne plus m’importuner. »
L’Astrologue et Maitre du Temps écouta attentivement Me-Ti et le regarda avec une profonde bonté.
« Les choses progressent, c’est très positif. On vous a écouté, il faut laisser aux idées le temps de faire leur chemin. N’essayez pas de forcer les choses, appuyez-vous sur ce qui est sain, accompagnez vos interlocuteurs.
Vous avez été muté loin de la capitale, c’est très positif. Cela vous permettra de prendre du recul, on voit mieux les choses de loin. Vous devriez étudier “Les trois piliers de la sagesse”, de notre grand maitre Lê-Vinh, cela vous permettrait de comprendre comment fonctionnent les gens.
Moi, je n’entends rien aux questions militaires. Si j’en parlais à l’empereur, j’embrouillerais tout. Il vaut mieux que je m’occupe de ce que je sais bien faire et que je me contente de prédire l’avenir. »
Me-Ti se rendit enfin chez le peintre Héroïque, qu’il connaissait depuis l’enfance. Ils s’étaient déjà rendu mutuellement des services ; il pouvait donc compter sur lui. Après la cérémonie du thé, le peintre l’entraina vers son atelier :
« Tu vas être emballé par mes dernières œuvres. Regarde, il s’agit d’une suite que j’ai intitulée “Résistance à l’envahisseur”. Jamais encore on n’avait peint les chevaux de cette manière. J’y exprime avec une force inouïe toute la férocité des combats.
— Ce n’est pas l’armement des Jin, fit remarquer le général.
— C’est que je n’ai pas voulu être trop spécifique. J’ai préféré glorifier la Résistance en général. Et puis, je n’ai pas voulu raviver des souvenirs trop récents et trop douloureux. Je dois bientôt présenter ces paravents à l’empereur pour la décoration du Palais d’Automne Divin…
— À propos, coupa Me-Ti, pourrais-tu glisser quelques mots à l’empereur comme quoi il est indispensable de renforcer les défenses sur le fleuve Jaune ? Je crois que les Jin vont revenir, ajouta-t-il en se tournant vers le peintre.

- La “Pagode de fer” de Kaifeng
Ce dernier blêmit :
— Quelle horreur ! Tu en es sûr ? Alors, il ne me reste plus qu’une chose à faire… Me jeter du haut de la Pagode de fer… C’est sûr, si j’en avais le courage, je me flinguerais ! »
Me-Ti ne releva pas l’anachronisme. Le peintre Héroïque soupira un grand coup et sembla reprendre du courage :
« On te voit, ce soir, à la fête de la Pleine Lune ? Il parait que le spectacle sera ébouriffant.
— Je dois quitter Kaifeng pour rejoindre mon nouveau poste. Je préfère voyager de nuit, il fait moins chaud.
— Mais on n’est qu’en avril !
— C’est bien ce que je disais, les nuits sont plus fraiches. »
Le second siège de Kaifeng
Au moment où Me-Ti franchissait la porte sud, deux cavaliers se présentaient à la porte nord de Kaifeng. C’étaient les ambassadeurs de Taizong, le souverain des Jin.
L’empereur Qinzong les reçut dès qu’il eut dessoulé, le lendemain matin. Il découvrit avec ravissement que les deux ambassadeurs étaient d’anciens nobles Liao passés au service des Jin et il conçut instantanément un plan génial qui devait ridiculiser ses généraux alarmistes. Il fit coder une lettre à destination des chefs Liao, dans laquelle il proposait une alliance contre les Jin. Il cacheta la lettre et la remit à l’un des ambassadeurs, donna le code à l’autre.
Bien sûr, les ambassadeurs se précipitèrent auprès de Taizong dont on devine la fureur. Comme ses troupes étaient en train de rentrer, il n’eut même pas besoin de procéder à une mobilisation, et il les fit repartir exactement par les mêmes chemins, en leur adjoignant quelques forces supplémentaires.
Cette fois, l’armée de l’Ouest s’empara de Datong au bout d’un mois puis elle se dirigea sans rencontrer de résistance sérieuse vers Kaifeng. L’armée du Nord prit le temps de saccager plusieurs villes avant de franchir à nouveau le fleuve Jaune en novembre 1126. Les deux armées se rejoignirent en décembre devant Kaifeng et mirent le siège.
Les Chinois n’avaient plus de généraux compétents pour établir des priorités et organiser la défense de la ville. De plus, l’empereur Qinzong crut longtemps un de ses conseillers qui l’assurait que des soldats divins allaient descendre du ciel pour combattre les Jin. Les généraux exilés en province mirent du temps pour arriver avec leurs troupes, et ils ne réussirent pas à percer l’encerclement et à rejoindre les assiégés.
Le sac de Kaifeng
Kaifeng capitula le 9 janvier 1127. L’empereur Qinzong fut capturé, ainsi que son père Huizong. Sur ordre de Taizong, ils furent conduits le 20 mars au camp Jin où ils furent dépouillés de tous leurs attributs impériaux. Au même moment, les troupes Jin ravageaient le palais impérial. Ce n’était que le début de semaines de pillage, de viols, d’incendies, d’exécution de prisonniers de guerre et de civils.
La totalité de la bibliothèque impériale fut pillée, ainsi que les œuvres d’art.
Un général Jin voulut offrir à son fils une fille de l’ex-empereur Huizong. Ce dernier protesta en vain. Deux concubines impériales qui résistaient furent empalées devant une tente et agonisèrent pendant trois jours. Les autres concubines supplièrent alors qu’on les épargne et se montrèrent beaucoup plus aimables avec les cavaliers à l’odeur de bouc.

- Pigeon sur une branche de pêcher,
peint par l’empereur Huizong
du temps de sa splendeur
Craignant que les troupes rassemblées par les généraux chinois ne finissent par reprendre la ville, Taizong installa un gouvernement fantoche pour les territoires au sud du fleuve Jaune et il fit évacuer les élites vers la Mandchourie. Quatorze mille personnes, dont toute la famille impériale — sauf Zhao Gou — partirent pour une marche sans retour, en transportant les richesses pillées. À l’arrivée, les survivants furent soumis à un rituel Jin qui consistait à n’être vêtu que d’une peau de mouton. Les hommes furent réduits en esclavage, échangés à raison de dix contre un cheval, et les femmes furent mises aux enchères ou vendues aux bordels.
L’ex-empereur Huizong fut déporté le 10 mai 1127. Les Jin lui attribuèrent le titre de “marquis de la Vertu incohérente”. Son fils Qinzong fut rebaptisé “marquis de la Double incohérence”. Les Jin les gardèrent en captivité comme moyen de pression sur ce qui restait de l’empire Song.
L’ampleur des destructions humaines et culturelles était sans précédent.
C’est ainsi, ami lecteur, amie lectrice, qu’un coup terrible fut porté à la plus grande civilisation de son temps.