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Maya Beauvallet, Les stratégies absurdes

lundi 18 janvier 2010, par Rémi Castérès

Maya Beauvallet est économiste. Elle mène des recherches sur les indicateurs de performance.

Maya Beauvallet, Les stratégies absurdes, 146 pages
Comment faire pire en croyant faire mieux
Seuil, 2009

Dans un livre sérieux et pourtant facile à lire car partant de situations bien réelles, Maya Beauvallet examine les conséquences des nouvelles méthodes de gestion.

Elle montre que certaines incitations sont déprimantes. Par exemple, le don du sang est gratuit en Angleterre mais payé aux États-Unis. Or, les Américains manquent chroniquement de sang pour les transfusions mais pas les Anglais.

C’est qu’il y a deux sortes de motivations : intrinsèque et extrinsèque. La motivation intrinsèque correspond à ce que nous croyons bon de faire ; elle est en nous-mêmes. La motivation extrinsèque est extérieure. Elle intervient sous la forme d’une récompense ou d’une punition.

Les économistes croyaient que les deux motivations s’additionnaient. Les études de cas réels montrent qu’il n’en est rien, bien au contraire : les motivations extrinsèques affaiblissent les motivations intrinsèques.

Une expérience a été menée dans une dizaine de crèches israéliennes. Dans six d’entre elles, les parents en retard de plus de dix minutes se voyaient infliger une amende correspondant à une heure de nounou. Les quatre autres crèches continuaient à fonctionner comme avant. Il fallut interrompre l’expérience au bout de dix-sept semaines : dans les crèches où les retards étaient soumis à amende, ils avaient doublé ou triplé. Les parents en avaient conclu qu’être en retard, ça n’était pas si grave que ça. Les amendes ont été supprimées, les parents continuèrent à arriver en retard comme ils en avaient pris l’habitude.

Il m’est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la mesure prise par Xavier Darcos qui a payé les enseignants du primaire pour corriger les nouvelles évaluations mises en place au CE1 et au CM2. Depuis toujours, les enseignants travaillaient “gratuitement” en dehors des heures de classe. Ils considéraient que cela faisait partie de leur travail. Monsieur Darcos leur a envoyé un double message : d’abord que ces évaluations n’ont aucun intérêt en elles-mêmes. Ensuite, qu’ils sont trop bêtes pour travailler gratuitement.

La France a un incroyable talent pour ne pas prendre en compte les expériences qui ont été menées ailleurs. Depuis 1987, les Américains ont entrepris une réforme pour accroitre l’efficacité et la lisibilité de leur système judiciaire. Ils ont construit des indicateurs si nombreux et si précis qu’ils ont augmenté le brouillard au lieu de le dissiper. Les Canadiens ont été plus efficaces en déterminant un objectif général (l’impartialité) avec des critères plus globaux, comme l’absence de préjugé, l’ouverture d’esprit, la capacité à prendre une décision sans égard pour sa popularité, le traitement équitable des parties, etc.

La France a choisi de ne tenir compte ni de l’expérience américaine, ni de l’expérience canadienne. La Loi Organique relative aux Lois de Finance (LOLF) ne définit pas au départ les objectifs assignés à la justice (il n’y a aucune référence à l’impartialité et à l’égalité) et multiplie les critères très précis. Avec cette façon de procéder, ce sont les instruments de mesure qui vont prendre le pouvoir et qui vont faire la politique que responsables et citoyens n’ont pas été capables de déterminer.

Autre exemple de mise en œuvre d’un raisonnement simpliste : pour accroitre la compétitivité de nos entreprises, les nouveaux gestionnaires accroissent la compétition entre les salariés. Ils méconnaissent qu’en pratique, les salariés ont deux types de tâches : réaliser leur propre travail et aider les autres. Résultat : plus l’écart entre la rémunération du gagnant (le meilleur) et celle du perdant (le moins bon) est grand, plus les salariés tendent à concentrer leur effort sur leur propre tâche au détriment de l’entraide, ce qui nuit à l’entreprise.

Les nouveaux gestionnaires rêvent que leurs outils les dispensent d’observer directement ce qui se passe. « Mais les instruments de pilotage de pilotage ne remplacent jamais le pilote », écrit Maya Beauvallet. « C’est en général à ce stade que les choses commencent à déraper. »

Ainsi, aucun des indicateurs des marchés financiers, aucune des fameuses agences de notation n’ont vu venir la crise financière.

« La leçon générale que l’on peut en tirer est qu’il est toujours utile de laisser sa porte ouverte, d’aller voir pas soi-même ce qui se passe sur le terrain, et de parler avec ses employés, ses administrés ou ses voisins », conclut Maya Beauvallet.

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