Je n’étais pas devin. Il suffisait d’anticiper les conséquences des décisions prises par ceux qui nous dirigent. Les enquêtes d’opinion montrent que mes compatriotes sont désormais conscients de la dégringolade. Il faut dire qu’en prendre plein la gueule, ça aide la perspicacité.
Nous n’en sommes pourtant qu’au début. La France a encore de beaux restes, ça fait illusion, mais ça ne va pas durer. Quand plus du quart des garçons de quinze ans ne savent pas lire, quand les services publics sont démantelés, quand la précarité est la norme pour la jeunesse, quand la désindustrialisation se poursuit, comment imaginer un avenir meilleur ? Les Français ne sont pas pessimistes ; ils sont lucides.
Ça n’était pourtant pas inéluctable.
Il fallait un carburant, c’est l’avidité des nantis. Depuis la chute du communisme, ils n’ont plus peur, ils se gobergent. Les riches sont « décomplexés ».
Il fallait un comburant, c’est l’hébétude de tous les autres. Il y a bien des luttes, mais elles ne sont que réactives. Quand le pouvoir et les patrons écrasent les pieds et envoient des directs à l’estomac, ça fait mal et ça pousse à réagir. Une fois c’est pour les retraites, une fois c’est la justice bafouée, une fois c’est les classes qui ferment… Ceux qui ne sont pas directement concernés, ça n’est pas leur problème. Il n’y a pas de vision d’ensemble, pas de recul, pas de projet alternatif cohérent.
L’indifférence à l’égard du bien commun a atteint un tel degré qu’elle est devenue la cause de nos malheurs. Que les privilégiés veuillent accumuler toujours plus de richesses et les transmettre à leurs rejetons, c’est déplaisant mais très humain. À cela, il n’est rien à faire, c’est dans la nature des choses. Ce qui me surprend, et que je n’arrive pas à comprendre, c’est que les victimes laissent faire.
Ami lecteur, amie lectrice, si tu es jeune, comment vois-tu ton avenir ? Tu vas alterner les petits boulots avec les périodes de chômage ? Pour l’instant, tes parents se sont portés caution de ton appartement si tu en as un, t’aident pour que tu partes quand même en vacances. Et après, à quoi ressemblera ta vie ? Tu passeras ton temps devant ta télé ou ton ordinateur parce que tu n’auras plus les moyens de vivre autre chose ? Ou vas-tu griller ta vie à toute allure dans les partouzes et dans la came parce que plus rien ne vaut d’être vécu ?
Ami lecteur, amie lectrice, si tu as des enfants, tu t’interroges sur ce qu’ils vont devenir. Les meilleures études, même si c’est beaucoup mieux que rien, ne garantissent plus contre la pauvreté. Et ça, c’est en imaginant que les choses continuent comme maintenant, pour le mieux en quelque sorte ! Des scénarios conduisant à la misère sont tout à fait réalistes.
Je te rappelle, ami lecteur, amie lectrice, que rien n’aurait été possible sans ton consentement tacite. Rien n’obligeait à déménager nos usines en Chine parce que les ouvriers n’y ont pas de droits. Rien n’obligeait à saccager nos écoles, le plus important de tous les services publics.
Tu me répliques que la politique ne t’intéresse pas et que tu as bien d’autres préoccupations. Je ne te demande pas si la politique t’intéresse, seulement si tu t’intéresse à ton avenir ou à celui de tes enfants. En des temps plus calmes, on pouvait choisir entre la poterie, l’aquagym, le jardinage bio ou la politique. Aujourd’hui, ça n’est juste plus possible.
La politique n’est plus une option. C’est un devoir et une nécessité.