La disparition du communisme a montré que ce dernier avait eu des bienfaits pour nous, sinon pour les peuples sous domination soviétique. Le patronat devait faire preuve d’un peu de prudence. L’État devait gérer ses ressources avec un minimum d’efficacité.
Depuis qu’il n’y a plus d’alternative vraisemblable à la société capitaliste, les grands patrons s’en donnent à cœur joie. Pour diminuer le cout de la main d’œuvre, ils ont délocalisé. Vendre moins cher en produisant beaucoup moins cher, ça leur a rapporté gros. La concurrence a justifié ce bouleversement : si on ne délocalise pas ou si vous n’acceptez pas de travailler plus en gagnant moins, notre entreprise ne sera plus compétitive et devra fermer.
Il n’y a pas que les capitalistes qui en aient profité. Quoique de façon bien moindre, les retraités, les fonctionnaires, les paysans, ont constaté avec plaisir la baisse du prix des produits industriels. Le fameux rapport qualité/prix s’est amélioré — même si la réduction de la qualité entamait sérieusement ce gain.
Les inconvénients ne sont pas apparus dans l’immédiat. Au début, seuls les ouvriers étaient touchés [1], ça n’était pas grave. C’est devenu plus ennuyeux quand les commerçants qui vendaient à ces ouvriers ont été atteints à leur tour, et l’État aussi dont les ressources se sont amenuisées avec les fermetures d’entreprises.
Cette réorganisation de l’économie n’a jamais été exposée, n’a jamais été discutée. On n’a jamais posé la question aux citoyens de savoir si la mise en concurrence des ouvriers français avec les ouvriers chinois était juste et souhaitable. On n’a pas posé la question de savoir s’il est normal que, dans la Chine communiste, les ouvriers soient soumis aux autorités alors que dans notre pays, ils ont le droit de grève et disposent de syndicats. On n’a pas davantage posé la question de la valeur de la monnaie — on achète beaucoup plus en Chine avec 10 yuans qu’en France avec 1 euro, l’équivalent officiel. Tout cela a été présenté comme inévitable. Mais il n’en a pas toujours été ainsi et ça aurait pu se passer autrement.
À la rigueur, pour être cohérent, il aurait fallu transformer radicalement notre enseignement et y investir fortement, pour conserver un avantage technologique dans la durée. Cela n’a pas été le cas.
Les brillants penseurs qui nous gouvernent ont alors constaté que le déficit de la balance commerciale française était dû au fait qu’en France, on ne produisait pas assez. Ils ont ainsi décidé que le problème de notre pays, ça n’était pas la demande, mais l’offre. Il fallait donc produire davantage.
Or, donnez mille euros à un pauvre. Il va immédiatement s’acheter un écran plat ou, s’il économise, ça sera pour un logement. Il n’investira pas dans la production. Donnez les mille euros à un riche, à un très riche de préférence. N’en ayant pas besoin, il ne saura qu’en faire. Il les investira !
Ce n’est donc pas par malignité que le sarkozysme favorise les riches. Le raisonnement présente pourtant un défaut : ce sont ces mêmes très riches qui ont délocalisé. Disposant de plus d’argent, il n’y a aucune raison qu’ils ne poursuivent leur penchant naturel, et qu’ils n’investissent ailleurs, où ça leur rapporte le plus.
S’ils investissent d’ailleurs. La question se pose. Notre pays s’appauvrit en se désindustrialisant, la population finit par le ressentir, au-delà de la classe ouvrière. De proche en proche, le commerce, la logistique, les services finissent par être touchés. La consommation se restreint.
Or, qui dit investissement, dit production. S’il n’y a pas de perspectives d’écouler cette production, l’investissement devient du gaspillage. Les capitalistes préfèrent se lancer dans la spéculation, créant des profits énormes grâce à des bulles découplées de l’économie réelle. À l’agonie il y a un an, les banques sont florissantes aujourd’hui. Ruinées par leur cupidité, elles ont été sauvées par l’argent public. Depuis, elles se sont refait, comme des joueurs de poker, en spéculant à plus grande échelle sur les monnaies et sur les matières premières. Cela ne correspond à aucun investissement, à aucune création matérielle de richesse. Un ami militant à l’UMP appelle cela faire preuve d’imagination et de créativité !
Pendant la période de gonflement des bulles, une partie de la population peut y gagner. Au fond, les bulles sont construites sur le même schéma que les pyramides. Vous avez certainement reçu un des ces messages qui vous promettent la fortune en envoyant dix euros aux cinq premiers sur une liste, en enlevant le premier nom sur la liste, en ajoutant le votre en bas et en trouvant dix de vos connaissances pour continuer la combine. Cela revient à gagner de l’argent sans produire de richesses. Si vous avez essayé, vous avez constaté que ça ne marche pas — à moins que vous n’ayez été l’initiateur de la liste…

- Bernard Madoff versait 17 % d’intérêts annuels,
prélevés sur les investissements des nouveaux clients.
Quand sa pyramide s’est effondrée, fin 2008,
tous les financiers promettaient
qu’on ne les y prendrait plus.
Depuis…
Ça ne marche pas parce qu’on ne peut pas trouver à l’infini de nouveaux clients dans un monde fini. Mais si une liste comme celle-ci s’épuise rapidement et ne fait pas courir de risques à l’économie, les bulles spéculatives, elles, durent plus longtemps et peuvent créer l’illusion que tout le monde peut s’enrichir.
Ceux qui y gagnent, ce sont les malins qui savent retirer leurs fonds avant que les cours ne s’effondrent. Ils seront les premiers à relancer une nouvelle bulle spéculative. S’en sortent aussi ceux qui ne courent aucun risque : tant que leur société gagne, des administrateurs encaissent bonus et autres stock options. Quand elle se casse la figure, ils se retirent avec indemnités et parachutes dorés.
Il arrive que des gouvernements ne soient pas trop regardants sur les raisons profondes des embellies économiques. Le socialiste Zapatero a préféré ignorer que la poursuite de la croissance espagnole se fondait sur la spéculation immobilière. Tony Blair et Gordon Brown ont laissé péricliter l’industrie britannique en encourageant les spéculateurs de la City. En France, Sarkozy souhaitait développer le système hypothécaire, équivalent des “subprimes” qui ont conduit à la crise financière de 2008.
Nous importons nos matières premières. Nous importons la plus grande part de nos biens de consommation courante. On ne peut pas imaginer que cela dure éternellement sans contrepartie. Nos ressources “naturelles” sont l’agriculture — de plus en plus considérée comme une charge — et le tourisme. Peut-on croire que toute la population française va travailler, directement ou indirectement, pour le tourisme ?
Il aurait fallu valoriser l’enseignement technique — le gouvernement a saccagée une éducation nationale déjà pas brillante. Il aurait fallu développer la recherche — le gouvernement la bureaucratise. Il ne reste qu’un espoir à ce gouvernement tant son bilan est calamiteux : qu’une nouvelle bulle spéculative se développe, qui redonne l’illusion de la richesse.
Et alors ? Qu’y pouvons-nous ?
Premièrement, ne pas nous laisser abuser par les spécialistes qui sont des apprentis-sorciers. Faire preuve d’un peu de lucidité, c’est possible.
Ensuite, vouloir la démocratie. Ça n’est pas un combat à mener qu’en Chine et en Iran. Les choix économiques devraient être débattus. J’ai déjà mentionné la question de la libre concurrence avec des États dans lesquels les droits syndicaux ne sont pas respectés et la question des bulles spéculatives. Il en est d’autres, comme les paradis fiscaux ou l’irresponsabilité des grands patrons.
Une discussion démocratique, ce ne sont pas les trépignations du chef de l’État et autres rideaux de fumée. Il s’agit d’établir un état de la situation, de faire le bilan de ce qui a déjà été entrepris, d’étudier des différentes propositions, d’expliciter les choix et leurs conséquences.
J’écrivais en préambule que nous n’avons aucune prise sur l’économie. C’est factuel, comme : « les Coréens du Nord n’ont aucune prise sur la politique » ; il ne s’agit pas d’une vérité éternelle. Chez nous, deux forces concourent pour écarter les citoyens de la réflexion économique : au sommet, on n’y a pas intérêt ; à la base, cela demande un effort. Mais la pression des nécessités peut faire évoluer cette indifférence.
Les Islandais vont être consultés par référendum sur les modalités du remboursement des 3,8 milliards d’euros dus à l’Angleterre et aux Pays-Bas. Après la dérégulation de leurs banques en 2001, les Islandais ont cru que leurs gourous de la finance les conduisaient au ciel. Aujourd’hui, ils sont ruinés. Leur tradition démocratique reprenant le dessus, ils ont décidé de déterminer collectivement ce qu’il convient de faire et de ne pas se laisser imposer le “bon choix”. La presse financière a commencé par présenter cela comme une catastrophe avant de se raviser : si les Anglais et les Hollandais veulent récupérer leurs prêts, ils ont intérêt à aider les Islandais, pas à les couler.
En France aussi, le plus tôt les citoyens s’intéresseront aux questions qui les concernent plutôt que laisser le champ libre aux bonimenteurs, le mieux cela vaudra.