Christophe Dejours, Travail vivant
Tome 1 : Sexualité et travail, 210 pages
Tome 2 : Travail et émancipation, 242 pages
Éditions Payot, 2009
Extraits de l’introduction
Aussi bruyantes et rutilantes qu’elles soient, les manifestations festives organisées par nos princes sont vides et désespérantes. Il leur manque la dimension indispensable à la réjouissance des peuples : l’enthousiasme. Au lieu d’engendrer l’optimisme et la joie, le capitalisme aujourd’hui fait sourdre la peur. Mauvaise conscience et méfiance du côté des nantis, vociférations sécuritaires et racistes chez ceux qui vivent dans le voisinage de la violence, sont les réactions les plus fréquentes à la peur.
La civilité qui se décompose signe la décadence de notre culture. (page 9)
[…]
La majorité nantie laisse faire les affairistes et se laisse faire mollement par eux. L’inertie face à l’injustice nous gagne chaque jour un peu plus. L’inertie est la réalité. […] Quelques uns protestent encore et dénoncent l’injustice, mais cela ne sert plus à rien dans le monde que nous habitons. Du bruit, un peu de bruit, c’est tout ce que cela produit. Car la parole protestataire ne parvient plus à devenir action. Les plus vaillants qui, malgré tout, cherchent encore à lutter, se heurtent à la résistance et à l’inertie des autres et font l’expérience de l’inutilité de leurs efforts et de l’impuissance politique. En définitive chacun, avec ses indignations et ses doutes, ses découragements et ses angoisses, est renvoyé à la solitude. (page 15)
[…]
La désagrégation de la civilité est-elle profonde ou superficielle, durable ou passagère ? Même si l’on ne peut sur cette question faire que des conjectures, les conséquences possibles de cette décomposition exigent qu’on cherche à les conjurer avant qu’elles ne viennent apporter la preuve indubitable et tragique de leur non-réversibilité. […]
L’incidence croissante des pathologies du harcèlement n’est probablement pas due à l’intensification du harcèlement qui a toujours été une pratique des petits chefs, mais bien plutôt à la solitude et à l’effacement des réactions de solidarité face à la souffrance et à l’injustice. Suicides au travail et pathologies du harcèlement sont les formes cliniques les plus éloquentes de la désagrégation du vivre ensemble dans le monde ordinaire. (page 16)
[…]
…Il n’y a pas d’espace public de délibération. Les espaces publics sont peu à peu abandonnés parce que ce qui s’y dit n’engage plus ceux qui y prennent la parole. L’espace public n’est pas seulement un lieu de parole et d’écoute. Il l’est, certes, mais il ne devient à proprement parler espace public que lorsque la parole, aussi bien que l’écoute engagent ceux qui y sont impliqués et lorsque la parole s’y fait action. (page 17)