Je ne considèrerai ici la démocratie que dans son sens originel, celui du pouvoir exercé par l’ensemble des citoyens.
Les plus petites sociétés humaines, celles où tout le monde peut se rassembler et s’écouter, sont spontanément démocratiques. À partir du moment où la population a dépassé quelques dizaines d’individus, la démocratie directe n’a plus été possible et la société s’est hiérarchisée.
Dans des sociétés de milliers ou de millions d’individus, la démocratie pose des problèmes techniques presque insurmontables. On ne peut plus se rassembler tous au même moment, s’exprimer et s’entendre. Il faut inventer des biais complexes : la circulation de l’information, l’élection de représentants, la responsabilisation de ces élus…
Si la démocratie a été inventée à Athènes dans l’antiquité, pour une petite fraction du peuple, elle ne s’est manifestée depuis que de façon sporadique jusqu’à la création des États-Unis d’Amérique au XVIIIe siècle. Et encore, elle ne concernait alors que la population mâle et blanche.
La France est devenue un pays démocratique au XIXe siècle ; presque toute l’Europe et une partie du monde au cours du XXe. Dans le même temps, la citoyenneté s’est élargie aux pauvres et aux femmes. La démocratisation des sociétés est une tendance récente et lourde.
Pourtant, la démocratie est bien plus exigeante et couteuse qu’un régime autoritaire. D’abord, il faut organiser des élections. En amont, ces élections n’auraient pas de sens si les citoyens n’étaient pas correctement informés, ce qui nécessite une presse libre et pluraliste. Ensuite, il faut faire vivre des partis politiques. Enfin, les élus doivent être responsables et donc sous le contrôle d’institutions indépendantes.
Et il y a cette objection considérable : le peuple peut se laisser abuser par un démagogue sans vergogne. Mieux vaudrait confier le pouvoir à une élite sure et compétente !
Alors, comment expliquer ce progrès apparemment irrépressible ? C’est que malgré tous ses défauts, un système démocratique est sensiblement plus efficace qu’un système autoritaire. Dans la compétition entre les nations, celles qui sont démocratiques finissent par l’emporter.
Notons d’abord que cette supériorité est récente. Quand il s’agit de millions de personnes, la démocratie nécessite des moyens techniques qui n’existent que depuis la révolution industrielle. On ne saurait reprocher rétrospectivement aux Romains ou à Louis XIV de ne pas avoir été des démocrates.
Quand les conditions de son fonctionnement existent, la démocratie libère des énergies et des compétences auparavant inutilisées. L’adage est connu, on est plus intelligent à plusieurs que tout seul !
Autre avantage, la démocratie favorise la négociation en cas de conflits. Le recours à la jacquerie et aux émeutes devient exceptionnel.
L’autocratie (c’est-à-dire le pouvoir d’un seul) ou l’oligarchie (c’est-à-dire le pouvoir d’une poignée) ne présentent pas que des avantages en termes d’efficacité :
– les décisions sont prises hâtivement et sans concertation. Invariablement, dans des sociétés complexes, elles aboutissent à des résultats inattendus et souvent opposés aux intentions initiales ;
– les autocrates se trouvent entourés d’une foule de courtisans qui cherchent à leur plaire [1]. Ils perdent rapidement le contact avec les réalités vécues par leurs peuples ;
– convaincus de leur supériorité par les flatteries et par leur égo, ils prennent des décisions de plus en plus irréfléchies ;
– ils s’accrochent à leur pouvoir jusqu’à l’extrême limite de leurs forces ;
– ils maintiennent une police politique pour surveiller la population et punir les dissidents.
Notons que l’avantage relatif de la démocratie ne s’observe que dans un temps suffisamment long. À court terme, la recherche d’une solution immédiate dans une situation extrême peut donner l’avantage à un système autoritaire. Les peuples peuvent avoir alors la tentation de se jeter dans les bras d’un sauveur miraculeux.
C’est déjà arrivé en France. La démocratie s’est suicidée le 10 juillet 1940 par un vote de l’Assemblée nationale qui a attribué tous les pouvoirs au maréchal Pétain. On sait ce que cela a donné.
Depuis l’an 2000, un lent processus de mise en place d’un régime autoritaire est en cours dans notre pays, dans une indifférence quasi générale.
Le 24 septembre 2000, le quinquennat est ratifié par référendum : 73 % de oui (mais sur seulement 25 % de suffrages exprimés, soit 18,5 % de l’électorat).
À la fin de l’année 2000, Lionel Jospin et Jacques Chirac se mettent d’accord pour inverser le calendrier électoral. L’élection législative devait normalement se tenir avant l’élection présidentielle ; ce sera le contraire, leur but était de garantir au président nouvellement élu une majorité certaine au parlement.
Le 5 mai 2002, le peuple français a le choix : Jean-Marie Le Pen ou Jacques Chirac. Ce dernier remporte comme prévu automatiquement les élections législatives qui suivent. Il dispose d’un pouvoir sans équivalent dans les pays démocratiques. Il continue à gouverner dans le style de son premier mandat.
Le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République avec 53 % des suffrages exprimés. En juin, il remporte automatiquement les élections législatives.
Le 25 juin 2008, Nicolas Sarkozy annonce qu’il souhaite que le président de France Télévision ne soit plus nommé par le CSA mais directement par le chef de l’État. Le projet de loi est adopté par les députés le 17 décembre.
Le 30 aout 2008, Nicolas Sarkozy affirme qu’il veut mettre un terme à la pénalisation du droit des affaires, c’est-à-dire que les malversations financières des patrons indélicats ne seront plus poursuivies. Il intime à la ministre de la justice de faire très rapidement des propositions.
Le 7 janvier 2009, Nicolas Sarkozy annonce la suppression des juges d’instruction. Ces derniers instruisent les délicates affaires politico-financières en étant indépendants du pouvoir exécutif.
Le 16 janvier 2009, France Culture révèle un projet de réforme de la Cour des comptes visant à faire dépendre cette dernière du pouvoir exécutif et à supprimer les chambres régionales des comptes.
Le 21 février 2009, le secrétaire général adjoint de l’Élysée, François Pérol, est nommé à la tête du groupe Banque Populaire - Caisse d’Épargne, en infraction à la loi n°93-122 du 29 janvier 1993 relative à la prévention de la corruption et à la transparence de la vie économique et des procédures publiques.
Le 24 février, Nicolas Sarkozy déclare à Rome que cette nomination a été approuvée par la commission de déontologie, alors que cette commission, dont l’avis est obligatoire, n’a même pas été réunie.
François Bayrou n’a alors pas de mots assez durs pour dénoncer cette dérive ; malheureusement, cette virulence masque l’absence de critique d’un système du pouvoir personnel dont il espère être le prochain bénéficiaire.
Le 11 mars 2009, Martine Aubry présente un livre noir qui recense les attaques aux libertés publiques — mais qui se garde de toute proposition et de toute réflexion sur la coresponsabilité du Parti Socialiste dans la mise en place du système autoritaire. Page 79, on y dénonce la loi Hadopi qui a été votée par les sénateurs socialistes le 31 octobre 2008.
Alors que la France n’est plus qu’une puissance moyenne, le magazine américain Newsweek classe Nicolas Sarkozy comme le troisième homme le plus puissant du monde, derrière Barack Obama et le dictateur chinois Hu Jintao, avant Vladimir Poutine.
On conçoit que la perspective un tel pouvoir fasse tourner la tête. C’est l’obsession de tous ceux qui peuvent prétendre à lui succéder, les dirigeants socialistes comme François Bayrou. La réflexion politique en est paralysée.
La France a quitté subrepticement le cercle des démocraties. Elle est dirigée par un autocrate omniprésent et omniscient. Le seul choix qui soit laissé au peuple, c’est le nom de celui ou de celle qui sera son monarque pendant cinq ans. Qu’on ne se fasse pas d’illusions : si madame Royal avait été élue, le style serait différent, le pouvoir personnel serait le même. La façon dont les socialistes s’entredéchirent montre bien quel est l’enjeu réel.
Il ne faut pas trop compter sur les partis extrémistes pour raviver la flamme mourante de la démocratie. L’extrême-droite est par nature antidémocrate. Les communistes et les trotskystes considèrent que l’idéologie dominante est celle de la classe dominante et que les citoyens ne sont donc pas libres de leurs choix.
Les pays qui ont plus ou moins librement renoncé à la démocratie l’ayant payé cher — l’Italie entre 1922 et 1924, le Japon en 1932, l’Allemagne en 1933, la France en 1940 ; je ne trouve pas de contrexemple — il y a de quoi être pessimiste sur ce qui attend notre pays.